Corps d'encre

 

Entente conjugale  

 

Vous connaissez mon côté réservé et mon air bonhomme. J’admets qu’un gus et une nana n’ont pas le même tempérament. Question d’hormones ! Le Grand Horloger, comme disait l’acidulé de Fernay-Voltaire, a distribué les sexes pour perpétuer l’espèce. Au bout de plusieurs millions d’années on poursuit la besogne avec courage et obstination. N’empêche qu’Huguette, ma gironde moitié, qui lit Freud dans le texte et a baissé sa culotte sur une barricade de Mai 68, me trouve un peu faiblard au lit. Chez moi, le silence est une seconde nature, mais là, il y a atteinte à ma personne, je dois me défendre.
– Tu ferais mieux de m’écouter, qu’elle me dit. Le plaisir, c’est celui qu’on donne et celui qu’on reçoit. Pas toujours au même moment, seulement parfois.
Je la soupçonne de m’embrouiller les neurones pour entamer son réquisitoire. Bon Dieu ! Je la vois qui avance avec son cahier de doléances. Depuis qu’on fornique ensemble, je la croyais satisfaite. Pour le coup, c’est moi qui vais me plaindre de son silence durant toutes ces années.
– Jusqu’à présent, tu n’avais rien dit, que je lui susurre, un tantinet perfide.
Elle opine du bonnet mais fronce le sourcil d’un air de dire : « Tu ne sais toujours pas lire entre les lignes, pauvre idiot ! » Moi, l’interprétation c’est pas mon fort, au deuxième degré je décroche. Un type comme moi ça avance. Le rétroviseur, connais pas. Je pensais qu’elle m’aimait aussi pour ça.
– Sais-tu au moins qu’une femme a un clitoris ?
Et c’est parti ! La litanie des offenses subies par le cher inconnu, cette petite chose érectile qui file entre les doigts et refuse la langue parce que trop sensible. D’abord, je ne l’ai jamais vu, il se cache. Pour l’atteindre il faut ratisser toute la zone, je m’y perds.
– Comme si je ne le savais pas, que je lui dis pour gagner du temps.
Je sais, la réponse est pitoyable. Mais les hommes n’aiment pas trop qu’on les titille où ça fait mal. Elle n’a pas tort la Huguette, ces derniers temps j’avais tendance à abréger les préliminaires. Je m’attardais un peu sur ses seins – visibles eux ! –, palpables sans retenue et immédiatement réactifs. Ça change du Jésus des petites lèvres qui en situation optimale ne dépasse pas trois centimètres.
– Est-ce que moi je ne m’intéresse pas à ta bite ?
Quand une meuf me parle cru j’ai l’envie sauvage de la claquer. Par respect d’abord de l’éducation qu’on m’a inculquée, ensuite parce que je manque totalement d’arguments. Faut dépasser le verbe et revenir au sens profond de la phrase, mâchouiller lentement, avaler et digérer. C’est un peu ce qu’elle fait quand elle me suce. La différence avec moi, c’est qu’elle y trouve du plaisir. Je veux dire, si vous m’avez suivi, que quand je m’occupe de son Jésus mon plaisir c’est de l’amener à l’orgasme alors qu’elle, elle trouve un plaisir immédiat, presque enfantin à s’acharner sur ma queue. Elle me disait autrefois – beaucoup moins souvent aujourd’hui : « On ne peut pas dire que ce soit beau, mais c’est très excitant. »
– Tu me suces bien et tu me branles bien, que je lui dis avec un accent de sincérité émue qui ne trompe pas.
– J’aimerais que tu fasses la même chose avec moi, pour moi.
Là, les choses deviennent sérieuses. Pas les minauderies d’un tour de table consensuel dans un banal conseil d’administration. Je vis le Grenelle du sexe. Il faut que je m’engage, l’accord du corps à corps en dépend. Vous les mecs, vous trouvez ça normal parce que vous êtes plus jeunes et qu’on vous a baignés depuis tous petits dans le chaudron de l’égalité des sexes. Un sacré druide ce Panoramix des années post68 !
Alors j’acquiesce simplement de la tête. Mon Huguette vient poser la sienne contre mon épaule et je l’enlace.
– Il y a la tendresse aussi, qu’elle me dit.
– Ça, tu l’as toujours eue.
Nous ne faisons pas l’amour tout de suite ; il nous faut un peu de temps pour préparer, chacun de son côté, ce qui devra être vécu comme une nouvelle rencontre. C’est dit.

Pastiche de Frédéric Dard


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