EN PRÉPARATION

Les années bancales

Les pensées viennent à propos de tout et de rien, les ciseaux de la coiffeuse, les aléas du micro-ondes, le choix d’un prénom, les langues étrangères, les enfants des autres, les maux du mâle, la valeur du travail, le pouvoir de la parole, la portée de l’exemple. Inventaire à la Prévert, sans raton laveur mais avec une hirondelle célibataire. Lot de petits bonheurs, d’accrocs, de difficile rapport aux autres, de romances qui tournent mal. Sous le désordre apparent des sujets abordés se dessine  une réflexion sur la connaissance de soi et l’apport de chacun à la collectivité.

 

 

 

La pause
 

Si je vous dis « la pose », très vite, sans donner le contexte, vous allez aussitôt imaginer une femme nue, immobile sous la verrière d’un atelier d’artiste. Ou encore, parce que vous avez une formation scientifique, le temps d’exposition d’une couche sensible. Vous avez tout à fait raison, mais je veux parler d’autre chose : la suspension accordée dans le déroulement d’un processus, conférence, débat, réunion, autrement dit « la pause ». Ce moment particulier qu’on appelle également le break, l’intermède, l’entracte. Il ne s’agit pas réellement d’un temps de repos mais d’une trêve biologique pour vider la vessie, fumer une cigarette et boire un café. Et surtout l’occasion d’apostropher Machin à propos de Chose pour qu’il se souvienne de Vous. Si Machin est important – et il doit l’être sinon votre démarche est sans intérêt –, il faudra s’assurer avant de l’aborder qu’il ait eu le temps de pisser, boire et avaler correctement un biscuit. Enfin, vous aurez la sagesse de vous imposer un bref silence avant de parler afin qu’il puisse entrevoir ce qu’il redoute le plus : l’angoisse d’un temps mort. Il s’agit de l’entreprendre à ce moment précis où il aurait pu craindre d’avoir cessé d’exister. Vous n’aurez que trente secondes pour le convaincre car, tout en vous écoutant d’une oreille faussement attentive, il fera le compte de tous les gens plus intéressants à qui il aurait pu parler. Les gens importants comme Machin se placent au centre, à deux pas du buffet, pour permettre à leurs vassaux d’attraper pour eux le dernier croissant disponible.
À la périphérie se tiennent les obscurs. Par petits groupes ils récapitulent ce qu’ils ont entendu en première partie, mettent en balance le poids des arguments, pensent à la suite du programme et aux questions qu’ils pourraient poser. Disciplinés, ils regagnent leur siège avant l’heure dite. Au contraire, les gens importants s’attardent.
Le dernier d’entre eux, n’a pas eu le temps de s’asseoir, il est immédiatement appelé au micro, il monte sur l’estrade, et d’une voix parfaitement détendue commence : « Bonjour ! J’ai été retenu au buffet, pressé par vos questions. Je n’ai rien dit qui anticipe sur la suite du programme. Ce qui est nouveau et important, c’est ce que je vais dire maintenant ! Y a-t-il des questions ? »

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Vagabondages

Recueil de poèmes écrits à vingt ans et de textes plus récents évoquant la jeunesse. "Ils sont très imparfaits, nous dit l'auteur, comme tout ce que je fais depuis. Alors pourquoi y retoucher ? Ils témoignent de ce que j'ai été. Dois-je changer ma photo d'aujourd'hui pour paraître plus jeune ?"

 

 

 

Voyage

J'aimerais te rejoindre dans ton sommeil
Attraper par les dents la queue de ton rêve
N’en rien connaître mais faire partie du voyage
Atterrir au petit matin
Étonné d’être allé si loin

Sans avoir bougé.

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Corps d'encre

Pastiche d'une soixantaine d'auteurs contemporains réunis contre leur gré autour d'un thème commun : le sexe.
Au-delà du léger blasphème que constituent ces textes composés dans une perspective érotique, j'espère que cette anthologie donnera envie de lire ou relire les auteurs originaux, un juste dédommagement pour la parodie que je leur inflige... 


 

 

 

Frédéric Dard
Entente conjugale  

Vous connaissez mon côté réservé et mon air bonhomme. J’admets qu’un gus et une nana n’ont pas le même tempérament. Question d’hormones ! Le Grand Horloger, comme disait l’acidulé de Fernay-Voltaire, a distribué les sexes pour perpétuer l’espèce. Au bout de plusieurs millions d’années on poursuit la besogne avec courage et obstination. N’empêche qu’Huguette, ma gironde moitié, qui lit Freud dans le texte et a baissé sa culotte sur une barricade de Mai 68, me trouve un peu faiblard au lit. Chez moi, le silence est une seconde nature, mais là, il y a atteinte à ma personne, je dois me défendre.
– Tu ferais mieux de m’écouter, qu’elle me dit. Le plaisir, c’est celui qu’on donne et celui qu’on reçoit. Pas toujours au même moment, seulement parfois.
Je la soupçonne de m’embrouiller les neurones pour entamer son réquisitoire. Bon Dieu ! Je la vois qui avance avec son cahier de doléances. Depuis qu’on fornique ensemble, je la croyais satisfaite. Pour le coup, c’est moi qui vais me plaindre de son silence durant toutes ces années.
– Jusqu’à présent, tu n’avais rien dit, que je lui susurre, un tantinet perfide.
Elle opine du bonnet mais fronce le sourcil d’un air de dire : « Tu ne sais toujours pas lire entre les lignes, pauvre idiot ! » Moi, l’interprétation c’est pas mon fort, au deuxième degré je décroche. Un type comme moi ça avance. Le rétroviseur, connais pas. Je pensais qu’elle m’aimait aussi pour ça.
– Sais-tu au moins qu’une femme a un clitoris ?
Et c’est parti ! La litanie des offenses subies par le cher inconnu, cette petite chose érectile qui file entre les doigts et refuse la langue parce que trop sensible. D’abord, je ne l’ai jamais vu, il se cache. Pour l’atteindre il faut ratisser toute la zone, je m’y perds.
– Comme si je ne le savais pas, que je lui dis pour gagner du temps.
Je sais, la réponse est pitoyable. Mais les hommes n’aiment pas trop qu’on les titille où ça fait mal. Elle n’a pas tort la Huguette, ces derniers temps j’avais tendance à abréger les préliminaires. Je m’attardais un peu sur ses seins – visibles eux ! –, palpables sans retenue et immédiatement réactifs. Ça change du Jésus des petites lèvres qui en situation optimale ne dépasse pas trois centimètres.
– Est-ce que moi je ne m’intéresse pas à ta bite ?
Quand une meuf me parle cru j’ai l’envie sauvage de la claquer. Par respect d’abord de l’éducation qu’on m’a inculquée, ensuite parce que je manque totalement d’arguments. Faut dépasser le verbe et revenir au sens profond de la phrase, mâchouiller lentement, avaler et digérer. C’est un peu ce qu’elle fait quand elle me suce. La différence avec moi, c’est qu’elle y trouve du plaisir. Je veux dire, si vous m’avez suivi, que quand je m’occupe de son Jésus mon plaisir c’est de l’amener à l’orgasme alors qu’elle, elle trouve un plaisir immédiat, presque enfantin à s’acharner sur ma queue. Elle me disait autrefois – beaucoup moins souvent aujourd’hui : « On ne peut pas dire que ce soit beau, mais c’est très excitant. »
– Tu me suces bien et tu me branles bien, que je lui dis avec un accent de sincérité émue qui ne trompe pas.
– J’aimerais que tu fasses la même chose avec moi, pour moi.
Là, les choses deviennent sérieuses. Pas les minauderies d’un tour de table consensuel dans un banal conseil d’administration. Je vis le Grenelle du sexe. Il faut que je m’engage, l’accord du corps à corps en dépend. Vous les mecs, vous trouvez ça normal parce que vous êtes plus jeunes et qu’on vous a baignés depuis tous petits dans le chaudron de l’égalité des sexes. Un sacré druide ce Panoramix des années post68 !
Alors j’acquiesce simplement de la tête. Mon Huguette vient poser la sienne contre mon épaule et je l’enlace.
– Il y a la tendresse aussi, qu’elle me dit.
– Ça, tu l’as toujours eue.
Nous ne faisons pas l’amour tout de suite ; il nous faut un peu de temps pour préparer, chacun de son côté, ce qui devra être vécu comme une nouvelle rencontre. C’est dit.


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Maux d'amour, mots d'auteurs

Dans la forêt des mots d’amour, il y a de beaux arbres d’essences variées, des feuillus et des résineux : Victor le prolifique, Honoré le fier, Gustave le ténébreux, Alexandre le magnifique, Michel le noueux. Dans la forêt des mots d’amour, il y a, à l’orée du siècle, de redoutables épineux : Alphonse, Eugène, Georges, Jules, Frédéric. Dans la forêt des mots d’amour, on entend sous le pas du promeneur, le soupir des mousses poétiques : Charles, Théophile, Sully, Émile, Edmond, Louis, Paul. Dans la forêt des mots d’amour, il y a un sombre lac endormi où se mirent, annuelles et vivaces, les fleurs des quatre saisons : Ninon, Louise, Françoise, Simone, Camille, Amélie.

 


 

 

A

L’amour sort du futur avec un bruit de torrent, et il se jette dans le passé pour le laver de toutes les souillures de l’existence.
André Pieyre de Mandiargues,
Mascarets

Chaque amour heureux porte ses couleurs ; il devrait avoir des millions de supporters.
Romain Gary
, Clair de femme

L’amour est la rencontre de deux myopes que le temps rendra presbytes.
Robert Sabatier,
Le livre de la déraison souriante

Tu me tues. Tu me fais du bien.
Marguerite Duras,
Hiroshima mon amour

La force suprême de l’art et de l’amour est de nous contraindre à épuiser en eux l’inépuisable.
André Malraux  

L’amour est une onde de bonheur en cours de matérialisation.
Frédéric Dard
, Les pensées de San Antonio  

L’amour est rétrospectif, je m’attache à ce qui se détache. Sans souffrance parce que je n’ai rien voulu construire.
François Cavanna,
Bête et méchant

Qu’est-ce que l’amour ? Le sentiment d’unité renforcé par les brisures.

Didier van Cauwelaert,
Cloner le Christ ?

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