JOURNAL D'UN HOMME DE CHAMBRE
Panne de voiture
On frappe à la porte. L’homme est
petit, mince et souriant malgré ses ennuis. " Je suis en panne de
voiture ", dit-il. Je me propose d’appeler le garage le plus proche
mais il est réticent à cette idée. " C’est une Fiat,
explique-t-il, assez vieille et capricieuse, il n’y a que mon garagiste qui la
connaisse, il a toute ma confiance depuis vingt ans. " Quand je lui
demande alors ce qu’il compte faire, il me dit, que le mieux serait d’appeler
son garagiste pour lui demander conseil. Je lui indique le téléphone et le
laisse seul. Un peu plus tard, il revient vers moi, rayonnant de joie :
" C’est arrangé, une dépanneuse viendra demain après-midi !
Au fait, avez-vous une chambre ? " J’acquiesce de la tête.
Totalement détendu par ces bonnes nouvelles, il demande à boire avec un petit
en-cas.
Face à lui, je le regarde manger l’équivalent du
quatre-heures de son enfance, et j’écoute sa longue histoire qu’il égrène
sans nostalgie, la bouche ronde, le regard rêveur et la voix neutre d’un
étranger à lui-même. Son histoire débute par cette Fiat qui l’accompagne
depuis toujours. Il lui pardonne tous ses défauts puisque fidèle, elle n’avait
manqué aucun rendez-vous matinal au bureau, aucun retour à la maison où il
avait un jour surpris sa femme dans les bras d’un autre. Il n’est pas
amer : " Je n’étais pas fait pour elle, explique-t-il, nous
nous sommes quittés bons amis. " Il sourit presque à cette
évocation. Ce mariage était une erreur, lui imposait trop de contraintes, en
premier lieu d’être un homme. Il préfère rêver, dispensé des compromis
nécessaires, affranchi des preuves à donner et du futur à construire. Il n’est
pas fait pour les sentiments violents, il chemine à vue, paisible dans son
enveloppe de Pierrot.
Le surlendemain, le téléphone sonne :
– Allô ?
– C’est moi.
– J’ai reconnu votre voix. Alors ?
– Je vous donne des nouvelles comme vous me l’avez
demandé. Je suis bien arrivé, la voiture est réparée.
Je l’imagine au chaud vaquant dans la cuisine, se parlant
à lui-même comme on flatte un animal familier, écoutant du jazz, tout entier
à l’instant présent.