Des miettes de pouvoir
Principe n°6
Raisonnez et agissez en termes d’objectifs, de réalisations ou de résultats, et non en termes de tâches ou de moyens.
Etienne se souvenait de
l’histoire de Col-de-Zinc que lui avait racontée son père. On l’avait
surnommé ainsi parce que, grand et sec, ce contremaître d’un autre temps,
souffrait d’une raideur au cou donnant l’impression qu’il portait une
minerve. Col-de-Zinc avait une expression favorite : « Pour quoi
faire ? » qu’il lançait, imperturbable, à tout propos.
– Je voudrais une augmentation, demandait un ouvrier.
– Pour quoi faire ? rétorquait Col-de-Zinc.
– Pour élever mes enfants.
– Pour quoi faire ?
– Pour leur payer des études.
– Pour quoi faire ?
– Pour qu’ils aient un métier.
– Et pour qu’ils réclament eux aussi une augmentation !
Son père forçait sans doute le trait. Col-de-Zinc ne devait pas être un mauvais bougre, il se protégeait de cette manière des solliciteurs, et posait, probablement sans le savoir, la bonne question : « Quel est le but ? » On n’avait que trop tendance en effet à s’inquiéter du « comment » avant de s’intéresser au « pourquoi ». Bien qu’il soit souvent traduit en chiffres, l’objectif est par nature qualitatif. Le qualitatif renvoie à des vertus (améliorer, accroître, progresser, atteindre, conquérir, vaincre, etc.), vertus dont le commun des mortels est modestement pourvu. On s’en effraie, et ne pouvant récuser l’objectif, on réclame des moyens supplémentaires. Ce constat désabusé comportait toutefois un enseignement majeur : présenter tel objectif comme ambitieux est contre-productif, seul celui qui l’avance est jugé ambitieux. L’objectif est alors disqualifié, considéré irréaliste, voire démotivant. Un objectif non partagé demeure une déclaration d’intention ou pire, une déclaration de guerre. Elle fait fuir vos propres troupes devant un ennemi perçu comme invincible. La motivation par la reconnaissance, sous toutes ses formes dont l’argent, n’est jamais un moteur suffisant pour faire avancer les hommes dans la bonne direction. Dans une communauté, l’individu apprécie que ses efforts servent aux autres et espère en retour une implication réciproque. L’homme s’intéresse d’abord à cette réciprocité, c’est un préalable à l’intérêt qu’il portera à la réussite du projet commun. Etienne devait donc initier la démarche et la justifier par une attente individuelle et collective dont il devrait cerner les contours avec minutie. Etienne s’étonnait de devoir revisiter ces considérations générales pour mûrir un comportement qu’il redoutait de ne pouvoir assumer. Bien sûr, il était encore temps de s’abstenir. S’abstenir signifiait renoncer, remiser ses ambitions, refuser le combat et regretter ensuite de n’avoir rien tenté. Pouvait-il encore reculer face au défi qu’il s’était lui-même lancé ?