Tranches
de vie
Les
rapports amoureux s’espacent. Marie-France occupe tout le terrain matriarcal.
Elle est mère par vocation, épouse par statut et amante par soustraction.
Guillaume ne comprend pas cette évolution. Il se dit que lui-même a changé et
qu’il en est la cause. Mais comment repartir à la conquête de ce qui semble
perdu ? Il n’a plus l’élan et se demande s’il a jamais aimé. Cette
madone affairée est-elle celle qui l’avait conquis un jour de grand trouble ?
Est-elle celle qui accompagne son chemin ou celle qui le balise sans fin, sans
horizon, sans perspective, et forge ses armes dans le silence ? Des armes
pour quoi faire, contre quel ennemi ? Ils n’ont qu’eux à défendre et
l’ennemi est en eux. Cruel champ de bataille sans adversaire déclaré !
Combien de trêves faudra-il pour rendre intelligibles tant de non-dits, balayer
la souffrance, être nu et ne désirer que la caresse de l’autre ?
Finalement,
elle ne lui prend que du temps, celui qui annihile le présent, le rend
automate, subsidiaire, une denrée atone, jetable et infiniment renouvelable.
Enfermement de la répétition. À tout prendre, la chose est grandiose par
l’immensité du non-sens. Rien ne vient secourir le naufragé sauf, in
extremis, ce double providentiel qui le retient sur la berge. Ce double,
infiniment raisonnable, ne va-t-il pas se lasser à son tour et disparaître ?
C’est à ce moment, peut-être avant, qu’il se fait une représentation de Marie-France en trois personnes et qu’il appelle par dérision l’insoluble Trinité. Elle n’a jamais aimé son prénom composé qui s’impose à elle, pourtant non croyante, comme un dessein de Dieu. Être Marie, donc vierge, et refuser le total abandon. France, donc patrie, et se sacrifier au devoir. Trinité, et recomposer en une seule personne, l’épouse, la mère et la famille. Vu ainsi, il faut lui reconnaître un grand courage pour tenter de concilier l’inconciliable. Dans cette impossible quête de l’unité, elle demande à Guillaume de soulager le poids de ses chaînes. Elle s’en remet à lui pour toujours, au nom des premiers serments – éternels selon elle –, sans même imaginer qu’il ne puisse assumer l’ampleur du sacrifice et partager dans la joie l’univers clos de son âme écartelée. Parfois, elle renonce, se met en retrait, le temps de se ressourcer. Guillaume assure l’intérim ne faisant qu’appliquer à sa place les choix qu’elle décide sans partage. Il se dévoue dans une application austère, puise son énergie dans le confort des gestes répétés et se refuse au miroir par peur de déclarer la guerre. Le voilà rendu à l’essentiel selon elle : sa famille et l’autel quotidien qu’on lui dresse. « Existe en t’oubliant, semble-t-elle lui dire. Privilégie le matériel au rêve. Puise ton renouveau dans l’espoir que tu fais naître. » Et la doublure s’efface quand la convalescente réapparaît.